{"id":567,"date":"2021-11-01T14:41:56","date_gmt":"2021-11-01T13:41:56","guid":{"rendered":"http:\/\/eleonore-sibourg.fr\/?p=567"},"modified":"2021-11-03T18:53:19","modified_gmt":"2021-11-03T17:53:19","slug":"publication-maman-dans-le-recueil-appel-en-absence-edite-par-librinova-dans-le-cadre-du-concours-de-nouvelles-organise-par-le-magazine-lire-et-librinova","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/eleonore-sibourg.fr\/index.php\/2021\/11\/01\/publication-maman-dans-le-recueil-appel-en-absence-edite-par-librinova-dans-le-cadre-du-concours-de-nouvelles-organise-par-le-magazine-lire-et-librinova\/","title":{"rendered":"Publication! \u00ab\u00a0Maman\u00a0\u00bb dans le recueil \u00ab\u00a0Appel en absence\u00a0\u00bb \u00e9dit\u00e9 par Librinova, dans le cadre du concours de nouvelles organis\u00e9 par le magazine Lire et Librinova"},"content":{"rendered":"\n<p>Le concours \u00e9tait de taille! <strong>540 textes re\u00e7us<\/strong> pour le concours de nouvelles parrain\u00e9 par Tatiana de Rosnay et organis\u00e9 par <strong>le magazine Lire et Librinova<\/strong>.<\/p>\n\n\n\n<p>La contrainte? \u00c9crire un texte qui devait d\u00e9buter par cette phrase: <strong>\u00ab Ce matin-l\u00e0, tr\u00e8s en retard, en m\u2019engouffrant dans un taxi, j\u2019ai d\u00e9couvert un portable oubli\u00e9 sur la banquette arri\u00e8re \u00bb<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Alors, d\u00e9couvrir que son texte fait partie des sept laur\u00e9ats, c&rsquo;est tout simplement&#8230; Merveilleux.<\/p>\n\n\n\n<p>Ici, <strong>le lien vers le recueil num\u00e9rique (gratuit!) o\u00f9 <\/strong>figurent tous les textes gagnants: <\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/www.librinova.com\/librairie\/ouvrage-collectif-1\/appel-en-absence?fbclid=IwAR33vdoI_IPy3MXpk85PCUigCg6X5J_BypjOXoOUljmqkds0TlTL1cUrDaM\">https:\/\/www.librinova.com\/librairie\/ouvrage-collectif-1\/appel-en-absence?fbclid=IwAR33vdoI_IPy3MXpk85PCUigCg6X5J_BypjOXoOUljmqkds0TlTL1cUrDaM<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Et l\u00e0, la page des r\u00e9sultats du concours:<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/concours-lire.librinova.com\/concours\/concours-de-nouvelles-avec-tatiana-de-rosnay\/participations\/2069-maman\">https:\/\/concours-lire.librinova.com\/concours\/concours-de-nouvelles-avec-tatiana-de-rosnay\/participations\/2069-maman<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Je copie en dessous ma nouvelle pour les curieux. Bonne lecture! <\/p>\n\n\n<p class=\"google-fonts-blocks\" style=\"\"><br><br><br>                                                               <strong>Maman<\/strong><br><strong>\u00a0<\/strong><br>Ce matin-l\u00e0, tr\u00e8s en retard, en m\u2019engouffrant dans un taxi, j\u2019ai d\u00e9couvert un portable oubli\u00e9 sur la banquette arri\u00e8re. J\u2019ai failli le ranger dans mon sac, par r\u00e9flexe. C\u2019est le m\u00eame mod\u00e8le que le mien. Machinalement, j\u2019appuie sur le bouton central. Une photographie surgit. Selfie de famille, pique-nique au parc. Le couple me regarde droit dans les yeux. La trentaine avanc\u00e9e, comme moi. Mais beaux. Sereins. Lunettes de soleil chics, corps athl\u00e9tiques. L\u2019image parfaite du bonheur 2.0 qui cartonnerait sur les r\u00e9seaux. Ils sont n\u00e9gligemment assis sur une nappe \u00e0 carreaux, o\u00f9 somnole une bouteille thermos d\u00e9cor\u00e9e de fleurs pastel. En arri\u00e8re-plan, un v\u00e9lo \u00e0 roulettes \u00e9chou\u00e9 sur l\u2019herbe. Seul le petit gar\u00e7on, dans les bras de son p\u00e8re, ignore l\u2019objectif. L\u2019art de la pose lui est \u00e9tranger. Son corps est tout entier tourn\u00e9 vers sa m\u00e8re. Il lui tend la main. Ses sandalettes labourent le torse paternel. Maman\u00a0!<br>Je ferme les yeux. Une fois le clich\u00e9 pris, les sourires se sont vite envol\u00e9s.<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Passe-moi le petit, a exig\u00e9 la m\u00e8re d\u2019une voix peu am\u00e8ne.<br>Mais l\u2019homme n\u2019\u00e9coute pas. Il fait d\u00e9filer les photos sur le t\u00e9l\u00e9phone de sa femme (la coque est dor\u00e9e), jouant avec les filtres. S\u00e9pia\u00a0? Noir et blanc\u00a0? Le ton monte. Les visages s\u2019exasp\u00e8rent. Termin\u00e9e, la pose idyllique.<br>Soupir. Je dois \u00eatre jalouse. Fatigu\u00e9e. Je n\u2019y peux rien, \u00e7a me soulage d\u2019imaginer que les autres sont malheureux. Que, derri\u00e8re la fa\u00e7ade, on partage tous les m\u00eames ranc\u0153urs, les m\u00eames peurs. Faire les mauvais choix. Se sentir m\u00e9diocre. Seule. Tout rater.<br>Le chauffeur s\u2019engage sur le p\u00e9riph\u00e9rique. De la vitesse, enfin. Si le rendez-vous est bref, je serai de retour \u00e0 la bo\u00eete vers onze heures. Penser au colis \u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer. Pourvu qu\u2019ils ne se soient pas tromp\u00e9s sur la taille\u00a0! Ma carte d\u2019identit\u00e9\u00a0! Est-ce que je l\u2019ai prise\u00a0? La pause lunch sera exp\u00e9ditive\u00a0: sandwich devant l\u2019\u00e9cran pour rattraper le temps perdu ce matin. Comme \u00e7a, ce soir, je ne sors pas tard, je passe chez le primeur, ce ne serait pas du luxe et\u2026 Le chat\u00a0! Est-ce que je lui ai mis de l\u2019eau avant de partir\u00a0?<br>Aussi, quand la banquette se met \u00e0 vibrer et que je vois le mot \u00ab\u00a0Maman\u00a0\u00bb s\u2019afficher en lettres blanches, je d\u00e9croche sans r\u00e9fl\u00e9chir.<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 All\u00f4\u00a0?<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 H\u00e9l\u00e8ne\u00a0? C\u2019est toi, H\u00e9l\u00e8ne\u00a0?<br>Je revois les jambes fines \u00e9tendues sur la nappe \u00e0 carreaux. La femme parfaite est d\u00e9sormais pourvue d\u2019un nom.<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Oui, c\u2019est moi\u00a0! (Mais qu\u2019est-ce qui me prend\u00a0?)<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 H\u00e9l\u00e8ne\u00a0? Tu es l\u00e0\u00a0?<br>Le chevrotement s\u2019\u00e9loigne. J\u2019entends des bruits sourds, comme si des mains tremblantes, parsem\u00e9es de taches brunes, manipulaient le mobile. Puis la voix retrouve le chemin du micro.<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 All\u00f4\u00a0?<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Je t\u2019\u00e9coute, maman\u00a0! (Mon c\u0153ur tambourine, manifestement peu \u00e0 l\u2019aise avec la situation. Coup d\u2019\u0153il au r\u00e9tro. Non, le conducteur ne s\u2019est pas rendu compte de la supercherie.)<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Je suis si contente que tu aies d\u00e9croch\u00e9\u00a0! Comment \u00e7a va\u00a0? Et Mathias\u00a0? Et le petit\u00a0?<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Tout le monde va bien\u00a0!<br>Elle me demande de r\u00e9p\u00e9ter. Je hausse le ton, soulag\u00e9e. \u00ab\u00a0Maman\u00a0\u00bb, un tantinet sourde, ne va sans doute pas me d\u00e9masquer. J\u2019imagine une dame aussi vieille que sa maison, chignon de cheveux blancs, murs tapiss\u00e9s de fleurs aux couleurs orang\u00e9es des ann\u00e9es 70. Un buffet en bois sombre. Des porcelaines, un calendrier des postes, quelques portraits encadr\u00e9s. La poussi\u00e8re a \u00e9t\u00e9 faite.<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Tu sais que Madame Manoukian est morte cette semaine\u00a0? Dans son sommeil\u00a0! C\u2019est l\u2019infirmi\u00e8re qui l\u2019a trouv\u00e9e au matin. Ah, si je pouvais m\u2019en aller comme \u00e7a, c\u2019est tout ce que je demande\u00a0!<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Tu n\u2019es pas trop boulevers\u00e9e\u00a0? (Il faut que je raccroche, c\u2019est n\u2019importe quoi\u00a0!)<br>Bref silence. H\u00e9l\u00e8ne n\u2019aurait peut-\u00eatre pas r\u00e9agi ainsi.<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Je ne vivrai pas encore dix ans, je le sais bien. Au fait, comment \u00e7a va\u00a0? Et Mathias\u00a0? Et le petit\u00a0?<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Tr\u00e8s bien, je te dis\u00a0! (Je repense \u00e0 la photographie.) Il a encore peur de faire du v\u00e9lo sans les roulettes, mais on n\u2019est pas loin du compte\u00a0!<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Oh, c\u2019est bien, c\u2019est bien.<br>Elle se tait un moment.<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Vous n\u2019auriez pas le temps de venir? \u00c7a me ferait bien plaisir de vous voir. Corentin grandit si vite. La derni\u00e8re fois que tu me l\u2019as amen\u00e9, il portait encore des couches\u00a0!<br>Voil\u00e0 le bambin aux sandalettes baptis\u00e9. Elle reprend.<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Je sais que tu es toujours press\u00e9e et que \u00e7a te fait de la route, mais je suis bien seule, tu sais.<br>Fille ingrate\u00a0! Trop peu de temps sans doute, entre une carri\u00e8re chronophage, deux cours de yoga et un rendez-vous chez l\u2019esth\u00e9ticienne ! Quand trouver un cr\u00e9neau en effet\u00a0? Sur la photo, H\u00e9l\u00e8ne avait des pieds parfaits aux ongles d\u00e9licatement teint\u00e9s d\u2019incarnat. Mon vernis \u00e0 moi s\u2019\u00e9caille. Deux vilaines ampoules rougissent mes talons. Les pansements d\u00e9passent de mes chaussures. J\u2019aurais bien aim\u00e9 que ma m\u00e8re m\u2019appelle pour prendre des nouvelles.<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Nous viendrons, maman, d\u00e8s que je pourrai me lib\u00e9rer. (Voil\u00e0 qui est plus appropri\u00e9.)<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Tu ne sais pas la nouvelle\u00a0? Madame Manoukian est morte\u00a0! Elle est partie dans son sommeil. C\u2019est l\u2019infirmi\u00e8re qui l\u2019a trouv\u00e9e au matin\u00a0!<br>Mon c\u0153ur se serre. Ce que je fais est criminel.<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Au moins, elle n\u2019a pas souffert. (Ma voix, \u00e9trangl\u00e9e.)<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Oui, si je pouvais partir comme \u00e7a\u2026 \u00a0<br>Sur le bord de la route, j\u2019aper\u00e7ois un animal \u00e9cras\u00e9, fourrure et sang m\u00eal\u00e9s. Je n\u2019ai pas le temps de l\u2019identifier. C\u2019est le troisi\u00e8me d\u00e9j\u00e0. Une pens\u00e9e me traverse, cinglante. Non, toutes les femmes ne sont pas faites pour \u00eatre m\u00e8res. Si la mienne avait eu le choix, si elle n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 contrainte par la norme, l\u2019absence de contraception, le mariage\u2026 Elle n\u2019en aurait pas eu. Je m\u2019en rends compte \u00e0 pr\u00e9sent. Un p\u00e8re distant, c\u2019\u00e9tait normal \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Le travail, les responsabilit\u00e9s, les d\u00e9placements. Ma m\u00e8re \u00e9tait un homme dans un corps de femme, elle avait soif d\u2019ext\u00e9rieur. S\u2019est retrouv\u00e9e enferm\u00e9e. Avec moi. Mauvaise m\u00e8re, mauvaise fille\u00a0? Mauvais temps. Mon ciel se couvre. Elle avait peut-\u00eatre \u00e7a dans le sang. Dans mon sang. J\u2019ai peur.<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Vous allez bien, madame\u00a0? Vous voulez que j\u2019ouvre un peu les fen\u00eatres\u00a0?<br>L\u2019inqui\u00e9tude se lit dans le regard du chauffeur. Oui, j\u2019ai le souffle court. La ceinture de s\u00e9curit\u00e9 me comprime. Dans le t\u00e9l\u00e9phone, le flot de paroles s\u2019interrompt.<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 H\u00e9l\u00e8ne, tu es toujours l\u00e0\u00a0?<br>J\u2019acquiesce en direction du conducteur. Une bouff\u00e9e d\u2019air vient me rafra\u00eechir le visage.<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Oui je suis l\u00e0. Maman, je voudrais te demander quelque chose. Est-ce que j\u2019ai \u00e9t\u00e9 d\u00e9sir\u00e9e\u00a0?<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Comment\u00a0?<br>Je crie presque lorsque je r\u00e9p\u00e8te. Les yeux du chauffeur croisent furtivement les miens. \u00c0 l\u2019autre bout du fil, la r\u00e9ponse fuse.<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Comment peux-tu en douter\u00a0? Qu\u2019est-ce que tu as\u00a0? Tu n\u2019es pas comme d\u2019habitude\u00a0!<br>Non, je ne suis pas comme d\u2019habitude. Des flots d\u2019\u00e9motions me traversent, des angoisses jouent aux montagnes russes dans mon corps, me tordent les intestins et m\u2019ass\u00e8chent la bouche. La m\u00e8re que je n\u2019ai pas eue, \u00e0 l\u2019autre bout du fil, comprend que sa fille, en proie \u00e0 un cauchemar, est soudain redevenue petite et a besoin d\u2019\u00eatre consol\u00e9e. Aussit\u00f4t sa voix change. La voici qui s\u2019installe au bord du lit. Elle pose une main sur mon front, pour v\u00e9rifier que je n\u2019ai pas de fi\u00e8vre, puis elle commence.<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Je t\u2019ai d\u00e9j\u00e0 racont\u00e9 cette histoire, non\u00a0? Ma m\u00e9moire me joue tant de tours\u2026 Je ne suis plus s\u00fbre de rien. Nous nous sommes mari\u00e9s jeunes avec ton p\u00e8re. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, \u00e7a allait de soi. On se s\u00e9parait moins aussi\u00a0! Oh, ce n\u2019\u00e9tait pas l\u2019amour fou comme on voit dans les films, il n\u2019emp\u00eache que c\u2019\u00e9tait du solide\u00a0! Mais le temps passait et nous n\u2019arrivions toujours pas \u00e0 avoir d\u2019enfant. \u00c7a a \u00e9t\u00e9 terrible, tu sais. Tes grands-parents qui nous pressaient de questions, les sourires g\u00ean\u00e9s de nos amis qui avaient eu leur premier, puis leur deuxi\u00e8me b\u00e9b\u00e9. On a fini par aller voir tout un tas de m\u00e9decins. J\u2019en ai fait des voyages en train pour aller dans les grands h\u00f4pitaux faire des pr\u00e9l\u00e8vements et des piq\u00fbres! Des mois, \u00e7a a dur\u00e9. Toujours rien.<br>Elle se tait. Je retiens mon souffle. Et si ses souvenirs l\u2019engloutissaient et qu\u2019elle n\u2019arrivait pas \u00e0 remonter \u00e0 la surface\u00a0?<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Maman\u00a0?<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Oui\u00a0?<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Tu me disais que malgr\u00e9 les traitements, tu n\u2019arrivais pas \u00e0 concevoir\u00a0? (Je veux savoir.)<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Ah oui\u00a0! Ton p\u00e8re n\u2019\u00e9tait pas de nature causante, \u00e0 l\u2019origine. Il travaillait tard. \u00c0 son retour, apr\u00e8s d\u00eener, il parcourait le journal d\u2019un \u0153il fatigu\u00e9 et il s\u2019en allait dormir. C\u2019est devenu pire. Il se retranchait. On a fini par se faire \u00e0 l\u2019id\u00e9e\u00a0: une maison vide de cris o\u00f9 l\u2019on vieillirait tous les deux, seuls. On n\u2019en parlait plus. On ne parlait plus. J\u2019ai renonc\u00e9. La vie est \u00e9trange parfois\u00a0: c\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que je suis tomb\u00e9e enceinte. Je n\u2019ai pas voulu y croire au d\u00e9but, il y avait bien des signes, mais je pensais la chose impossible. J\u2019ai pris mon courage \u00e0 deux mains un jour. Je suis all\u00e9e chez le m\u00e9decin, en secret. Le verdict est tomb\u00e9\u00a0: c\u2019\u00e9tait vrai\u00a0! Tu \u00e9tais en route\u00a0!<br>J\u2019entends son sourire de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du t\u00e9l\u00e9phone.<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Et ensuite\u00a0?<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Tu sais bien que je ne suis pas grande cuisini\u00e8re, mais ce soir-l\u00e0, j\u2019ai voulu faire un effort. Je me rappelle tr\u00e8s bien\u00a0! J\u2019ai achet\u00e9 deux biftecks. On n\u2019en mangeait que le dimanche, avant\u00a0! Avec un gratin dauphinois. Et bien figure-toi qu\u2019il \u00e9tait tout \u00e0 fait mangeable, m\u00eame s\u2019il avait bien accroch\u00e9 au fond du plat\u00a0!<br>Je ris avec elle.<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00a0C\u2019\u00e9tait le temps de l\u2019appartement au-dessus de l\u2019\u00e9picerie. J\u2019attendais toujours le retour de ton p\u00e8re. La porte de l\u2019immeuble s\u2019ouvrait, je comptais ses pas qui montaient l\u2019escalier. Ce soir-l\u00e0, j\u2019\u00e9tais tellement impatiente\u00a0! Je tournais dans la maison comme\u2026 Comme une lionne en cage\u00a0! Il est rentr\u00e9 tr\u00e8s tard. Il y avait eu un probl\u00e8me \u00e0 l\u2019usine, quelque chose de technique. Il \u00e9tait bien vingt heures pass\u00e9 quand j\u2019ai enfin entendu ses pas retentir. Plus que d\u2019habitude, il avait le visage ferm\u00e9, l\u2019air ext\u00e9nu\u00e9. J\u2019ai h\u00e9sit\u00e9. Peut-\u00eatre que ce n\u2019\u00e9tait pas le bon moment\u00a0? Je ne savais pas que faire. Heureusement, quand j\u2019ai servi le d\u00eener, il a remarqu\u00e9 que le menu \u00e9tait sp\u00e9cial. Il avait de beaux sourcils noirs, ton p\u00e8re, quand il \u00e9tait jeune. \u00c7a faisait comme un accent circonflexe au-dessus de son \u0153il quand il \u00e9tait surpris. Alors je lui ai dit, que j\u2019\u00e9tais all\u00e9 voir le docteur et que nous allions avoir un petit. Il en a l\u00e2ch\u00e9 son couteau. Ses yeux se sont remplis d\u2019eau. Il est rest\u00e9 pantois, \u00e0 me regarder. Je peux te dire que je ne l\u2019ai pas souvent vu comme \u00e7a. \u00c0 ta naissance. Et pour ton dipl\u00f4me, aussi. Quand nous sommes all\u00e9s nous coucher ce soir-l\u00e0, il est venu contre moi et il m\u2019a prise dans ses bras. \u00c7a faisait des ann\u00e9es que \u00e7a n\u2019\u00e9tait pas arriv\u00e9. Oh oui, tu as \u00e9t\u00e9 d\u00e9sir\u00e9e ma petite\u00a0! Sans toi nous aurions \u00e9t\u00e9 perdus.<br>Il faut que je devienne folle pour pleurer ainsi. Peut-\u00eatre que je suis folle. Je murmure un merci. Merci, maman.<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 C\u2019est si triste de ne jamais te voir. Quel \u00e2ge a Corentin, c\u2019est son anniversaire bient\u00f4t, non\u00a0?<br>Je revois les boucles brunes, les sandalettes. Le petit v\u00e9lo rouge.<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Bient\u00f4t cinq ans.<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Ah oui\u00a0? D\u00e9j\u00e0\u00a0? Comme le temps passe\u00a0! Venez me voir. Je sais que tu n\u2019as pas beaucoup de temps\u2026 Et comment va Mathias\u00a0? Et toi\u00a0?<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 C\u2019est promis maman, nous viendrons.<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Oh, \u00e7a me ferait tant plaisir\u00a0! Je demanderai \u00e0 Christine de faire quelques courses, de ramener du sirop et un g\u00e2teau. Il aime les g\u00e2teaux le petit, n\u2019est-ce pas\u00a0? Il pr\u00e9f\u00e8re le chocolat\u00a0ou les tartes aux fraises\u00a0?<br>Sa voix se charge de l\u2019excitation des enfants \u00e0 l\u2019approche de No\u00ebl. De nouveau, mon c\u0153ur se serre.<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Une tarte aux fraises, ce sera parfait. C\u2019est son fruit pr\u00e9f\u00e9r\u00e9.<br>J\u2019ai honte, mais il faut que je tente le coup.<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Maman\u00a0?<br>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Du bout du fil me parvient la stridence d\u2019une sonnette, quelques pas, un son de voix \u00e9touff\u00e9. J\u2019imagine le t\u00e9l\u00e9phone plaqu\u00e9 sur son pull de vieille dame, rouge pourquoi pas, sur lequel pend un m\u00e9daillon en or qu\u2019elle n\u2019a jamais quitt\u00e9.<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 H\u00e9l\u00e8ne\u00a0? L\u2019infirmi\u00e8re va arriver dans un instant. Comment s\u2019appelle-t-elle d\u00e9j\u00e0\u00a0? Oh, ce n\u2019est pas possible\u00a0! Peu importe, elle ne me pla\u00eet pas. Elle n\u2019aime pas faire la conversation. Enfin, c\u2019est comme \u00e7a aujourd\u2019hui. \u00c7a m\u2019a fait bien plaisir de bavarder avec toi un moment, bien plaisir.<br>Derni\u00e8re chance, le temps presse.<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Maman\u00a0? Je t\u2019aime.<br>Je retiens ma respiration. Silence.<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Moi aussi je t\u2019aime, ma ch\u00e9rie, dit maman d\u2019une voix \u00e9mue.<br>\u00c7a y est, elle me l\u2019a dit. Elle me l\u2019a dit. Une porte s\u2019ouvre dans le lointain.<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Merci, ma fille, ce sera une belle journ\u00e9e gr\u00e2ce \u00e0 toi, \u00e7a faisait longtemps que\u2026 Ah, l\u2019infirmi\u00e8re est l\u00e0\u00a0! \u00c0 bient\u00f4t\u00a0!<br>Elle raccroche. Le portable dans ma main est br\u00fblant. Qu\u2019ai-je fait\u00a0? Qu\u2019est-ce qui m\u2019a pris\u00a0? Il me faut quelques secondes pour m\u2019apercevoir que la route ne d\u00e9file plus. Le taxi est gar\u00e9 devant l\u2019h\u00f4pital.<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Nous sommes d\u00e9j\u00e0 arriv\u00e9s\u00a0?<br>Le conducteur me regarde avec un l\u00e9ger sourire. Dans ses yeux, du calme. Pas de jugement.<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Vous voulez de l\u2019aide pour sortir\u00a0?<br>Sans attendre ma r\u00e9ponse, il fait le tour de la voiture et m\u2019ouvre la porti\u00e8re.<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Vous savez, amorce-t-il, ma femme s\u2019est pos\u00e9 tout un tas de questions aussi pendant cette p\u00e9riode. C\u2019est normal. Ne vous inqui\u00e9tez pas, vous allez y arriver.<br>Il sourit de nouveau. Les formalit\u00e9s ex\u00e9cut\u00e9es, je regarde le taxi s\u2019\u00e9loigner. \u00c0 travers les nuages, des \u00e9clats de soleil. Je respire. J\u2019ai laiss\u00e9 le t\u00e9l\u00e9phone sur la banquette arri\u00e8re. Adieu, maman. Je pose une main sur ce ventre qui n\u2019en finit pas de s\u2019arrondir\u00a0:<br>&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Je t\u2019aime, tu m\u2019entends\u00a0? Crois-moi, je n\u2019ai pas fini de te le dire.<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le concours \u00e9tait de taille! 540 textes re\u00e7us pour le concours de nouvelles parrain\u00e9 par Tatiana de Rosnay et organis\u00e9 [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":568,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1,4],"tags":[],"class_list":["post-567","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe","category-textes"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/eleonore-sibourg.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/567"}],"collection":[{"href":"https:\/\/eleonore-sibourg.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/eleonore-sibourg.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/eleonore-sibourg.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/eleonore-sibourg.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=567"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/eleonore-sibourg.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/567\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":575,"href":"https:\/\/eleonore-sibourg.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/567\/revisions\/575"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/eleonore-sibourg.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/568"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/eleonore-sibourg.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=567"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/eleonore-sibourg.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=567"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/eleonore-sibourg.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=567"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}